Retraite de silence à Sénanque… La vraie vie ou la fausse vie…. Partie 2/6

Jour 1 Vraiment…..

J’ouvre un œil… puis l’autre…. Mon dos est fracturé de toutes parts ! je ne suis qu’une douleur de haut en bas. Un camion m’a roulé dessus…. Plusieurs fois dans la nuit. Il faut que je bouge. On doit prévenir la veille si on ne souhaite pas participer à un des repas. Je n’ai pas vraiment faim mais je dois quand même me présenter pour le déjeuner. J’ai dormi… Enfin… je me suis enfoncée dans une nuit perturbée de cauchemars en tous genres… incompréhensibles comme à chaque fois, indescriptibles et tellement nombreux à cause de mes réveils incessants et comateux, qui me replongeaient immédiatement dans un autre univers aussi burlesque ou terrifiant que le précédent. Il faudrait quand même qu’un jour je fasse une formation de décodage de rêve !

Bref… J’ouvre les yeux. Il faut que je m’active ! Je regarde l’heure… non !!!!! 8h30 ! j’ai simplement loupé le petit déjeuner, mais le déjeuner est encore loin. Tellement l’impression d’avoir fait le tour du cadran !

Cette nuit, j’ai entendu l’appel des Vigiles, mais je n’ai pas bougé ! Je ferais bien une petite blague sur les gars qui nous fouillent à la sortie des grands magasins… Mais bon… ça ne ferait rire que moi…  Non, donc…. Les Vigiles… La cloche de l’abbaye a retenti dans ce silence absolu à 4h15. Je l’ai bien entendue… C’est là aussi que j’ai constaté que mon corps entier était en bouillie. Le matelas, arrière arrière arrière grand père du mémoire de forme est bombé au centre. Ce qui fait qu’il est impossible d’utiliser la totalité de sa largeur. De 90cms, sa surface de couchage se réduit facilement à un généreux 50cms. Dormir sur le dos et ne pas bouger. Ou se placer sur le coté droit ou gauche… Rester en tension pour ne pas rouler hors du lit.

Dans mon combat de nuit avec arrière arrière grand père Simmons, je me suis réveillée sur le ventre, agrippée à lui de chaque côté, les cervicales vrillées sur la gauche….. Aie aie aie…. Je ne me souviens plus comment je suis sortie de cette position. Douleurs… Mais est-ce vraiment le matelas le grand responsable de tout ça ?

4h30… Les Vigiles m’attendront. Je reste avec pépé Simmons… on va essayer de négocier quelques heures de vrai sommeil.

….

Ma chambre à l’est est baignée de soleil. Tiens, le mur devant la fenêtre a reculé et rapetissé. Je lève la tête… Du vert à perte de vue. Nous sommes dans le creux de la vallée. Les sapins, les chênes et leurs amis arbrisseaux et buissons me saluent. Immobiles et sereins … Ils sont.

 

Les oiseaux jouent les animateurs radio. 1 seule station en continue.

 

 

 

Les voitures, la prof qui hurle « chut » toutes les 2 minutes dans sa classe fenêtres ouvertes de l’école en face, les gars du chantier, les meuleuses, les marteaux piqueurs, la clim de la voisine à coté, les raclements de gorge du voisin en dessous… ont disparu. Les cloches, les oiseaux et à cette heure un promeneur qui passe en silence. That’s all.

Je vais aller marcher… Seul livre emporté avec moi : les fleurs de Bach m’attendent.

 

11h50, en sueur, de retour d’une longue marche, je me regarde dans le miroir : je suis écarlate ! le soleil a tapé !

Je ne sais même pas par où commencer ! si ! première constatation, il n’y a pas que mon visage qui soit en feu… mon mental aussi ! il n’a cessé de commenter la ballade ; de sauter de peur allant jusqu’à me stopper devant deux arbres un peu trop rapprochés entre lesquels je devais passer !

Départ de la ballade, je retrouve mon vieux chêne troué.  Il est toujours là, majestueux et vivant ! Le chemin est tapis dans l’ombre, je me dis que c’est plutôt chouette de commencer comme ça mais bizarrement, je ne me sens pas complétement sereine…

Sur radio Sénanque, se sont invités le vol des insectes, et le bruit du ruisseau. C’est la première fois que je l’entends en cette saison. Est-ce les pluies diluviennes de ce dernier mois qui ont rempli son lit ? Ou est-ce moi… une autre écoute ? Il est puissant ce bruit d’eau et rafraichissant aussi.

De chaque côté, les petits animaux s’enfuient en entendant mes pas…

J’avance tranquillement et Grrrrrr ! je dois être la première aujourd’hui à emprunter ce chemin car sur mon passage, fils d’araignées s’accrochent à mes bras et à mes jambes. Je dé.tes.te !

Le chemin devient caillouteux et le soleil fait son apparition. A part les guêpes, les bourdons, les araignées, les petits lézards et les papillons… Personne à l’horizon. Même pas un chien errant… Pas une trace d’ours ! Tout ça, c’est mon mental qui papote tout seul. Impossible de le calmer. Je le laisse faire, il commente la ballade. Et paf ! une toile d’araignée en plein visage. Quelle horreur ! je me débats, je tambourine mon visage…. Et Mike Horn[1] fait son apparition ! : « en survie il faut toujours être vigilant et avoir un coup d’avance »… Oui mais j’ai oublié ma machette, moi ! Alors, à chaque arbre, chaque buisson, j’envoie le bras et sens sur ma peau se déchirer les petits fils des toiles . ça me glace ! Bah dis donc ! c’est pas demain que je ferai The Island !

J’ai retrouvé la ferme abandonnée dans laquelle j’ai souvent imaginé habiter… Seule, loin de tout… Comme un ermite ! A cette époque, je n’appréhendais pas la Vraie solitude. J’apprends par le panneau fixé là qu’il s’agit de la ferme Debroussède, et qu’elle était la base des premiers maquisards en 43. Je ne l’avais jamais vu ce panneau … Etait-il là, avant?

La ferme m’ouvre ses portes… c’est la plus belle ruine que je connaisse ! pas de tag, pas de trace de regroupement autour d’un feu avec son lot de détritus… pas de papier… pas même un petit kleenex abandonné preuve d’un passage pipi inopiné. Rien. La nature et la ruine. A l’intérieur, elle a été nettoyée. On ne peut plus accéder à l’étage, tout s’est effondré. Je me souviens qu’elle fut un temps le repère de quelques noctambules. Mais là, rien. Aucune trace d’occupation intempestive.

Je continue ma marche à la recherche d’un autre endroit que j’affectionne tout particulièrement. Une sorte d’église à ciel ouvert faite de grosses pierres posées là comme des dolmens. Pas trouvée ! dommage…. Mais j’ai découvert autre chose. Au détour d’un champ de lavande et de coquelicots : le vide. Le vide devant moi, à perte de vue et un trône de pierre pour m’y poser et admirer cette vue incroyable….. Jusqu’à ce que mon téléphone vibre ! non ?! à 1 heure de l’abbaye, au milieu de rien : le réseau ! la vie profane m’a rattrapée sur mon trône naturel. J’en profite immédiatement pour changer ma messagerie… Et voilà… Je reprends ma méditation…. Enfin… je tente de reprendre ma méditation ! si l’autre là, mon mental, pouvait bien cesser de me montrer en hurlant toutes ces fourmis géantes qui s’affairent autour de moi ! Il a gagné ! une d’entre elles est passée sous mon tee-shirt… je me lève d’un bond.

Bien… Ce n’est pas encore ici que je vais ouvrir mon livre de Bach.

Je prends la route du retour…. Et je me perds ! Mike Horn refait son apparition : « en survie… quand tu pars en expédition dans la jungle, tu dois absolument marquer les arbres, car en quelques heures, la jungle change et tu peux vite tourner en rond… ». Ta gueule Mike ! je suis juste en ballade sur les sentiers de rando de Sénanque ! Pis de toute façon, j’ai toujours pas de machette !

Et vlan ! celle-là, je ne l’ai pas vue venir… Enfin, si… au dernier moment quand l’araignée s’est posée sur mes lunettes, ma tête dans sa toile. Mike…. Si tu dis un seul mot, je t’étripe ! …. Silence…. C’est bien la première fois que je lui ferme sa bouche à lui !

J’ai retrouvé ma route, je suis redescendue…. J’ai croisé 2 anglais en tongs qui ont vite rebroussé leur chemin quand je leur ai répondu qu’ils en avaient au moins pour une demi-heure de marche avant de voir un truc. En précisant quand même que c’était « beautiiiiiiiiiiiiiiful là-haut ! ». Ah ! c’est mon côté taquin, ça !

… 12h45… la cloche du Frère hôtelier. C’est le déjeuner. Aller, celui-là , je ne vais pas le rater.

Oh la vache ! je suis arrivée tout juste dans le réfectoire pour la fin de la prière du début de repas. Hop hop hop… Je m’installe discrètement. Nous sommes 18 à déjeuner en silence, en écoutant les péripéties d’un moine dans les années 60. Intéressant. Le frère hôtelier ne me calcule pas. Il a surement peur que je lui demande encore de changer de chambre. Tu vas voir, toi ! sur TripAdvisor, je vais te défoncer ! mdr !

La fin du repas se fait en musique et …. dans une curieuse béatitude j’observe un magnifique papillon qui virevolte en mesure contre la vitre. C’est drôle d’imaginer ce ballet rien que pour moi. Parfois, il disparait derrière le rideau et laisse la vedette à quelques mouches et une espèce de bestiole toute pataude qui se déplace en cadence. Puis le papillon réapparait à demi caché par le rideau, dévoilant une seule aile et ensuite s’élançant, virevoltant de plus belle…. J’ai oublié les autres pensionnaires… Je souris….

Dès la fin de la prière, je fonce en cuisine au poste de lavage. Les autres s’emparent des torchons, ou redressent les tables pour le soir. Tout cela se fait dans le plus grand silence….

De retour dans ma chambre. J’ouvre enfin mon livre des Fleurs. Je ne fais qu’une bouchée d’Agrimony que je connais par cœur. Il faut que j’avance. J’aurais pu passer directement à celles que je ne connais pas, mais c’est curieux, quand je décide de travailler quelque chose, il faut que je commence ou recommence depuis le début. C’est plus fort que moi. Chacun ses névroses ! ça pourrait être pire !

14H20 ; l’église a sonné l’appel des fidèles pour None. Je vais faire une petite sieste… ils ne me verront qu’aux Vêpres.

…. J’ai dormi 2 heures. Un vrai sommeil… tranquille… réveillée par les commentaires des passants sur le chemin de mon arbre creux. En fait c’est une star mon arbre ! Photographié maintes et maintes fois par des gens de tous les pays !

Trop de bruits tous ces touristes d’un coup. Ça parle Italiens, Japonais, Russe….. Mon arbre creux ! une star internationale ! je n’y avais jamais pensé.

Je suis descendue à la bibliothèque pour travailler mes fleurs. Je progresse lentement ! je n’en ai vu que 3 ! cela dit, je vais en tester une pour les cauchemars. J’espère qu’avec elle ma nuit sera plus calme que la précédente.

Le frère hôtelier a surgi dans la bibliothèque et a foncé vers moi. A mi-chemin, il s’arrête net et s’exclame : « c’est vous la dame de la 35 ! ». « oui ! » avec un grand sourire ! il s’est rapproché doucement, tranquillement comme s’il visitait le lieu, sans ajouter un mot … Et mine de rien… Demi-tour pour disparaitre dans le couloir. Je ne saurais jamais ce qu’il est venu faire dans la bibliothèque ! Mais je suis sûre que lorsqu’il m’a reconnue, il a pris peur que je lui demande de changer de chambre !

Les vêpres à 18h… le repas à 19h15 …. Les Complies à 20h15… Petite ballade du soir en solitaire autour de l’abbaye jusqu’à la tombée de la nuit et retour dans ma chambre. Ma vie s’apaise rythmée par … pas grand-chose… Pourrais-je vivre ainsi toute ma vie ? c’est fou, quand j’y pense… Moi je ne suis que de passage. Que quelques jours, qui me paraissent si longs ! Les moines, eux… vivent cette inlassable répétition depuis tellement de temps….des heures, des jours, des années, des saisons…… des siècles et des siècles…

Je ne ressens toujours pas la sérénité et la Joie tant espérées dans cette retraite. Sans doute trop tôt. Je me suis surprise à tapoter les doigts sur ma cuisse pendant l’office. Je sens cette nervosité en continue. Je ne sais pas si c’est exactement de la nervosité… Peut-être de l’agacement. Mais pourquoi ? Impatience, alors ? Je ne sais pas. Un mélange des trois ?

Je ne sais pas comment font ces gens qui sourient ne permanence avec la bouche et les yeux. Qui sourient tranquillement…. Vraiment. Ces gens qui transpirent la bonté… La gentillesse… la douceur…. Je ne sais pas !

Demain, 4h30 Vigiles. Alors ? j’y vais ou pas ? Pour le coup… Dieu seul le sait !

En attendant le sommeil, je retourne à mes fleurs de Bach…….

Suite de l’aventure dans la partie 3/6…..

 

[1] Mike Horn est une explorateur aventurier qui anime l’émission  The Island où il apprend aux participants à survivre en milieu hostile

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